Esthétique figée.

S’il y a bien une chose qui marque dans ces derniers Jeux Olympiques de Londres, c’est cette surabondance nauséeuse de ralentis. Initialement, nous pourrions comprendre l’utilité d’arrêter et de ralentir le temps afin de vérifier s’il y a eu faute ou non – le fameux vidéo-arbitrage – et pour voir précisément quel sprinteur franchit la ligne d’arrivée quelques centièmes de seconde avant les autres. Mais la télévision s’étant auto-proclamée créatrice de mythologies, elle détourne la valeur pratique du ralenti afin de faire durer les « moments forts » de l’événement, qu’il soit olympique ou autre, de figer le corps du sportif dans le temps. Ainsi, après les épreuves ou pendant une pause entre deux parties d’un match, le moment du repos se voit orné d’un florilège de mouvements dont la fluidité voudrait se hisser au niveau d’un ballet – le ralenti se constitue d’un plus grand nombre d’images par seconde lors de l’enregistrement, et donc d’un découpage, puis d’une reconstitution, plus précis du mouvement. Plus généralement, l’édition 2012 des Jeux Olympiques cherchait clairement à s’orienter vers une représentation esthétisée de l’effort sportif : matériel de prise de vue en haute définition, des téléobjectifs permettant de se rapprocher – et d’isoler à l’image – un concurrent en particulier. Les responsables de l’événement ont même pris le parti de le filmer en relief 3D.

Cependant, l’association des termes « Jeux Olympiques » et « esthétique » fait déjà écho à un nom en particulier dans l’esprit des cinéphiles : celui de Leni Riefenstahl. En effet, la réalisatrice favorite du parti National-Socialiste avait couvert l’édition de 1936 ayant eu lieu à Berlin, sous l’œil autoritaire d’Adolf Hitler. Il est alors intéressant en cette période de se replonger dans Olympia (Les Dieux du stade, sorti en 1938), le long-métrage de Riefenstahl dédié au baron Pierre de Coubertin, célèbre colonialiste père des Jeux Olympiques modernes et admirateur d’Hitler. Ici, l’esthétique est d’abord celle des corps. Après quelques minutes d’une séquence d’exposition présentant le lieu de naissance de l’olympisme – la Grèce antique, en ruine cependant – l’introduction continue avec la représentation de la statuaire, à la nudité célèbre, de cette civilisation que la réalisatrice lie tout de suite après à l’entraînement d’athlètes fictifs de cette époque et simplement habillés d’un cache-sexe. L’athlétisme selon Riefenstahl c’est la sculpture du corps – musclé des hommes et aux attributs sexuels rebondissants des femmes – pendant l’effort, ce qu’elle ne manque pas de graver sur sa pellicule. La poésie antique – et stéréotypée – qu’elle cherche à instaurer dans son introduction, Leni Riefenstahl la transpose sur la version moderne de l’olympisme. Cela révélera des séquences intéressantes au niveau du cadrage, du montage et de la lumière : le saut à la perche à la nuit tombée et l’épreuve de plongeon. Nous ne manquerons pas de noter au passage que le ralenti est déjà présent dans ces représentations sportives.

Mais d’autres séquences du film vont se baser sur une esthétique plus pragmatique de la compétition, une représentation cherchant avant tout à montrer l’information et le résultat des épreuves. Et celle-ci n’a pas évolué entre Berlin 1936 et Londres 2012. C’est-à-dire depuis la première et la dernière, à ce jour, représentation audiovisuelle de l’événement. Intéressons-nous, par exemple, à une discipline phare, le 100m, et plus particulièrement aux deux finales hommes de 1936 et de 2012. La comparaison des deux montre effectivement cette image en mouvement capturée de côté pour suivre et montrer précisément quels athlètes devancent les autres. Et en 2012, après l’instant très bref de la compétition de sprint, s’ensuivent donc les minutes dédiées aux ralentis de cette dernière. L’image des athlètes antiques en cache-sexe de Leni Riefenstahl nous reviennent alors en tête. La retransmission télévisuelle des Jeux Olympiques semble tout autant obsédée – et ce de la même manière – par les corps musculeux à l’effort que la réalisatrice préférée d’Hitler.

Simon Tirant

Christophe Lemaître, Kaspar Hauser.

Ce qu’il y a de terrifiant avec la télévision française c’est son désir démiurgique de faire de l’immédiat une sorte de temporalité narrative dont la finalité se résume au présent le plus absolu. On a eu un exemple de cet exercice gratuit avec la télédiffusion  des J.O.. France Télévision s’est prêtée à un petit jeu pour le moins cruel avec le jeune athlète Français Christophe Lemaître. Le coureur  est clairement tombé dans le panneau de la petite lucarne qui à défaut de célébrer le sportif a préféré abattre l’homme. En compétition avec le reste du monde le jeune a un passé un peu difficile. Il a été la tête de turc de ses camarades à l’école de la petite ville bourgeoise d’Aix-les-bains avant de prendre sa revanche en courant, en courant vite et bien, en devenant la surprise et la fierté de sa ville alors qu’il en avait été le vilain petit canard. Il faut préciser que Christophe Lemaitre n’est pas un intellectuel (mais on a pu comparer et il n’était  pas le seul dans l’Arène ). Non vraiment, il n’y a pas grand chose qui a pu justifier la stratégie et les enjeux de la médiatisation française dont Christphe Lemaître fut la victime. France Télévision a utilisé l’argument de la concentration du coureur avant les départs, son énergie  discrète en opposition absolue avec les stars écœurantes de ce show-biz indécent que sont devenus les sportifs  de haut niveau avant leur carrière d’éleveur de bestiaux. Calme, concentré, le jeune homme a le visage de la détermination, celui de ceux qui n’intellectualisent pas l’exploit, de ceux qui vivent d’agir, sans faire de l’acte plus que ce qu’il n’est. Le sport est l’essence même de Christophe Lemaitre. Il y avait  une naïveté sincère chez ce garçon. Il aura suffit que la star Usain Bolt commente cette attitude et salue la qualité du Français pour que France Télévision scénarise la destinée de Lemaître au risque de l’anéantir et c’est ce qu’elle a fait.

La course au développement de cette personnalité est enclenchée dès le lendemain : reportages, interviews, auto-interview, lumières, et gros plans, commentaires et témoignages de la famille, du milieu socio-culturel. On déballe tout sur  les habitudes alimentaires et les hobbies d’un garçon timide, à la limite de la gêne. Certes Lemaître n’est pas un intellectuel mais plus sûr encore ce n’est pas quelqu’un de médiatiquement viable et la télé française a tissé sa toile autour de ce postulat. Sur le plan physique, France 2 et France 3 sont passées de la représentation d’un corps en mouvement, en quête et plein d’allure, à un type ramassé et anxieux, d’un visage volontaire et déterminé sur les couloirs à un regard un peu fuyant, à un sourire de geek introverti face à la caméra. Le son de la voix est faible (un cheveu sur la langue). Bref, les mots ne sont pas à la hauteur des courses. Forcément, et à ce petit jeu là la télévision fait semblant depuis si longtemps de découvrir l’homme derrière l’artisan que l’exercice se passe de gants. Les questions sont terriblement cruelles et injustifiables : « Si vous étiez un livre ? Une couleur? Un arbre? Un acteur ? ». On traque la pauvreté des arguments lorsque  les réponses sont percutantes, on fait du sportif Français l’anti-Bolt, l’anti-charisme, l’anti-star. On fait mine de découvrir ce Kaspar Hauser sortit d’un bled entouré de montagnes et de s’étonner que cet imbécile se prête si volontiers au jeu de massacre. Il évoque une comparaison physique avec Leonardo Di Caprio, avoue que pour un sportif de haut niveau il n’est pas rigoureux sur le plan diététique et  France Télévision diffuse un reportage sur sa vie banale devant les jeux vidéo, le suit au fast food. Pendant ce temps là, la Jamaïque remporte les médailles et les télés (internationales)  font d’Usain Bolt un dieu.

Résultat des courses : lorsque la caméra insiste sur  le sportif avant les départs, il y a chez Lemaître  une gêne inédite, une conscience de (devoir) représenter cette discrétion qu’on a violée ; celle là même qui était sa force. Course après course il déçoit alors que personne n’attendait rien de lui  au départ – et ce depuis l’enfance apparemment – alors qu’il aurait pu surprendre la Terre qui  ignorait jusqu’à son nom moins d’une semaine plus tôt. À l’heure de la défaite de Lemaitre lors de la finale du 200 mètre,  France 2  alterne depuis la table de mixage, en direct, les plans des exercices musculaires qu’enchaîne juste après sa victoire Usain Blot devenu recordman du monde et l’image du Français étendu au sol, essoufflé et grimaçant, effondré de ne pas avoir été à la hauteur de la place que ce pays qui se déteste – et on le comprend  - lui a imposé. Pour finir Lemaître est reparti sans la moindre médaille alors qu’il avait fait l’impasse sur le 100 mètres, il a déclaré qu’il ne prétendrait jamais plus à un tel niveau et il s’est avoué publiquement déçu par lui-même. Moralité télé-franciste : rien ne sert courir il faut mourir à point.

Frédéric Chandelier

en lien avec...